Afrique : et si l’on parlait de gaspillage alimentaire ?

« Du gaspillage alimentaire en Afrique ? Ca n’existe pas ! Des pertes post-récoltes oui, mais du gaspillage quand même pas ». Combien de fois ai-je entendu cette affirmation avant de démarrer ce projet, avant de quitter Paris pour Cotonou, avant d’aller à la rencontre de ceux qui vivent pour et par l’agriculture en Afrique ?

« Aucun rapport n’évoque le gaspillage dans les ménages, les restaurants, les maquis, les hôtels… »

Une affirmation laissant penser que seuls nous, Occidentaux développés, pouvions gaspiller 20%[1] de notre nourriture… Une affirmation partagée et répandue – peut-être par défaut – par les rapports des organisations et institutions internationales sur le gaspillage alimentaire. Tous ces rapports – souvent de qualité – réduisent l’enjeu du gaspillage alimentaire en Afrique à celui des pertes liées à des défauts de stockage, de conservation, de transport… En somme, le seul problème serait le manque de moyens de ces pays pour préserver les productions après les récoltes. Cela est vrai… mais en partie seulement. Certes, la part la plus importante – et encore sous-estimée – du gaspillage en Afrique a lieu lors de ces étapes d’après récoltes. Mais cela ne représente pas la totalité du gaspillage alimentaire africain – 70% environ du gaspillage total selon la FAO.

Pourquoi aucun rapport n’évoque le gaspillage dans les ménages, les restaurants, les maquis, les hôtels, lors des fêtes de village ou encore le gaspillage délibéré des « bonnes femmes » au marché ? Pourquoi continuer à penser que ce « continent qui a faim », ne pourrait pas gaspiller aussi ?

Il ne s’agirait pas du premier vice que les pays en développement copieraient du modèle occidental. Et sans même vouloir le copier, lorsque l’on connaît les causes du gaspillage en Europe, on imagine aisément que cela puisse être le cas en Afrique aussi : mauvaise planification des repas, difficile gestion des stocks au réfrigérateur, préparation de rations trop importantes, repas festifs… Toutes ces causes ont aussi leur place dans les foyers africains. Et cela sans même parler des surplus et invendus des hôtels et restaurants…

« L’entraide, la solidarité ou encore le partage tendent doucement à disparaître. »

Les croissances économiques et démographiques qui transforment les villes africaines, et par la même occasion, les chaînes et processus alimentaires laissent penser que ce phénomène ne fera que s’accentuer. Ces mutations, couplées à l’émergence de classes aisées de plus en plus déconnectées de la terre et des autres, perturbent des mécanismes anciens : l’entraide, la solidarité ou encore le partage tendent doucement à disparaître et assombrissent davantage encore le tableau.

Ces réalités, dont on parle trop peu, m’ont été évoquées par de nombreux acteurs rencontrés qui font de l’alimentation leur combat du quotidien. J’ai aussi simplement ouvert les yeux durant ces quelques mois passés en Afrique de l’Ouest.

« Créer de nouvelles formes de consommation et de nouveaux modèles de commercialisation, de (re)distribution, de partage. »

Si le sujet du gaspillage alimentaire est réellement une priorité pour réduire la faim dans le monde, il doit être traité dans son intégralité. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser de coté une partie du problème et donc, des solutions.

J’ai notamment rencontré au Bénin l’ONG Jeunesse Sans Frontière qui réalise des sensibilisations de quartier pour une meilleure utilisation de la nourriture ; ou encore à Accra au Ghana, un chef engagé qui cuisine les restes des hôtels et restaurants pour les redistribuer au plus grand nombre. Ces solutions, et toutes celles que je n’ai pas eu le temps de rencontrer ou découvrir, attestent de la réalité du problème et de l’importance d’y apporter des réponses dès aujourd’hui.

Cette prise de conscience globale devra passer par des actions de sensibilisation et de plaidoyer permettant à chacun de s’approprier le sujet et de se responsabiliser. Mais il faudra aller au delà. Les réponses devront intégrer une part d’innovation pour créer de nouvelles formes de consommation et de nouveaux modèles de commercialisation, de (re)distribution, de partage, adaptés aux sociétés africaines d’aujourd’hui.

A l’image du développement de la téléphonie – dont les Africains ont sauté de nombreuses étapes pour aller directement au mobile, il est possible d’imaginer, dès maintenant et avant le développement de la grande distribution, un modèle alimentaire durable qui ne laisserait pas de place au gaspillage.

L’abondance d’initiatives qui émergent actuellement à travers le monde pour réduire le gaspillage au niveau des consommateurs nous permet d’être confiant quant à la capacité et à l’ingéniosité des Africains à trouver des solutions pérennes. Cela dépend seulement de la volonté de chacun de faire du sujet du gaspillage alimentaire une priorité.

 

[1] Estimation réalisée sur données de la FAO – FAO. 2011. Global food losses and food waste—extent, causes and prevention.

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